Jean Jaurès nous décrit sa vision de l'entrepreneur (1890)

Article paru dans La dépêche de Toulouse le 28 mai 1890

Jaurès a 31 ans lorsqu’il écrit cet article. Il a été élu député du Tarn en 1885 mais, battu aux élections de 1889, il a repris son enseignement de philosophie à l’université de Toulouse. Il obtiendra son doctorat en 1892. Il a déjà obtenu son agrégation à l’école normale supérieure de la rue d’Ulm où il est entré major en 1878 (devant Bergson).

Il n’y a de classe dirigeante que courageuse.

A toute époque, les classes dirigeantes se sont constituées par le courage, par l’acceptation consciente du risque. Dirige celui qui risque ce que les dirigés ne veulent pas risquer. Est respecté celui qui, volontairement, accomplit pour les autres les actes difficiles ou dangereux. Est un chef celui qui procure aux autres la sécurité en prenant pour soi les dangers.

Le courage pour l’entrepreneur, c’est l’esprit de l’entreprise et le refus de recourir à l’état ; pour le technicien, c’est le refus de transiger sur la qualité ; pour le directeur du personnel ou le directeur d’usine, c’est la défense de la maison ; c’est dans la maison, la défense de l’autorité et, avec elle, celle de la discipline et de l’ordre.

Dans la moyenne entreprise, il y a beaucoup de patrons qui sont eux mêmes, leur caissier, leur comptable, leur dessinateur, leur contremaître, et ils ont avec la fatigue du corps, le souci de l’esprit que les ouvriers n’ont que par intervalles. Ils vivent dans un monde de lutte où la solidarité est inconnue, ils ne sont pas à l’abri d’une faillite qui peut détruire en un jour la fortune et le crédit d’un industriel.

Entre tous les producteurs, c’est la lutte sans merci ; pour se discuter la clientèle, ils abaissent jusqu’à la dernière limite dans les années de crise le prix de revient des marchandises, ils descendent même au-dessous des prix de revient, ils sont obligés d’accorder des délais de paiement démesurés qui sont pour leurs acheteurs une marge ouverte à la faillite et, s’il leur survient le moindre revers, le banquier aux aguets veut être payé dans les 24 heures.

Lorsque les ouvriers accusent les patrons d’être des jouisseurs qui veulent gagner beaucoup d’argent pour s’amuser, ils ne comprennent pas bien l’âme patronale. Sans doute, il y a des patrons qui s’amusent, mais ce qu’ils veulent avant tout, quand ils sont vraiment des patrons, c’est gagner la bataille. Il y en a beaucoup qui, en grossissant leur fortune, ne se donneront pas une jouissance de plus : en tout cas, ce n’est point surtout à cela qu’ils songent. Ils sont heureux, quand ils font un bel inventaire, de se dire que leur peine ardente n’est pas perdue, qu’il y a un résultat positif, palpable, que de tous les hasards, il est sorti quelque chose, et que leur puissance d’action s’est accrue.

Non en vérité, le patronat tel que la société le fait, n’est pas une condition enviable. Et ce n’est pas avec les sentiments de colère ou de convoitise que les hommes devraient se regarder les uns les autres, mais avec une sorte de pitié réciproque qui serait peut-être le prélude de la justice.

Jean Jaurès